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L'Estran de Richard Stamelman
extrait du livre "Les eaux dormantes", publié en
collaboration avec les éditions Le Promeneur/ Gallimard.

Natures mortes aux liens. Enroulés autour d'un axe, attachés 11 un rocher ou aux pattes d'un oiseau mort, serpentant sur la plage, passés dans des anneaux d'amarrage, pris dans les moyeux d'une roue, retenus à des hameçons, soutenant un rideau, noués aux franges d'un tapis. Dessinant des arabesques, des boucles, des vrilles ou de simples cercles, noués, croisés, entrelacés, dénoués. Cordes, fils. Lacets, brins, cordons, éléments d'une scénographie dont l'extrême précision concourt à la poignante étrangeté. Lier, assembler, colliger dans l'espace imaginaire de l'oeuvre d'art des objets disparates, saisis dans leur qualité formelle, dont la réunion engendrera un univers à la fois serein et énigmatique, arrêté mais comme parcouru d'un mouvement au seuil de la perception: telle est l'alchimie à l'oeuvre dans les toiles et les dessins de Denis Polge.

Dans l'élégante série des marées basses, le miniaturiste a précisément choisi de disposer au fil du rivage un lacis, un enchevêtrement, un treillis, de filaments, d'herbes el de radicelles, de branchages et de coquillages. Les compositions fortuites, les collections d'objets hétéroclites qu'il affectionne, ne sont elle pas l’oeuvre même de la nature, de la mer au jusant qui abandonne pêle-mêle sur la grève, au milieu des algues et des galets, débris de bois, plumes d'oiseaux, verres de bouteilles, ou filets de pêche? Sur la portion de plage à présent découverte, la mer qui s'est retirée a laissé d’autre traces: l'empreinte des vagues dessine à la surface du sable des traits ondulés, les ridains; ça et là subsistent des flaques irrégulières d'eau sombre (peintes à la détrempe dans des nuances de noir, de bleu, de brun et de mauve) qui donnent aux bancs de Sable entièrement à découvert l'aspect d'îlots (tons neutres gris clair, beiges ou blancs). L’espace ainsi façonné par la marée descendante - que désigne le terme d'estran - est une zone foncièrement ambiguë, un no man's land qui n'appartient ni à la côte ni à l'océan. Le sceau du transitoire marque également ces collections d’épaves, saisies dans un entre-deux flottant, promises à une prochaine disparition.

Les marées basses de Denis Polge intègrent en outre, dans le matériau même de la représentation, les traces, l'épreuve du reflux. L’artiste a volontairement imprimé au papier - dont il aime à l'évidence le grain, la texture, et jusqu'à la fragilité - des impacts, des froissements, une contrainte proprement physique qui communique à ses compositions une vibration interne. Les légères stries, les ondulations qui marquent la surface de la feuille, témoignent de la présence ancienne d'une étendue liquide - l'enduit dont il recouvre spécialement son papier - qui, en séchant, laisse son empreinte. Sillonné, froissé, frappé, déprimé, le papier est comme animé d'une tension, d'une ombre de vie; sa surface est délicatement usée, ses bords irréguliers, sa souplesse un peu raidie. Voici une oeuvre d'art véritablement marquée par la marée du temps, le mouvement incessant de la vie, ouverte à la possibilité de configurations toujours nouvelles, aux compositions évanescentes de la mer, du sable et des déchets - en autant d'infinies, d'énigmatiques natures mortes gisant au fond des mers ou attendant en puissance à la surface d'une feuille de papier que le regard incisif, la main délicate et l'imagination onirique de Denis Polge les portent à la lumière du jour.