Depuis 1996, Alexandre Biaggi présente dans sa galerie de la rue de Seine, à Paris, les plus grands noms des arts décoratifs du XXe siècle : Jean-Michel Frank, André Arbus, Jacques Adnet, Paul Dupré-Lafon, Serge Roche, Jean Royère, Jacques Quinet. Mais de plus en plus, il leur associe des pièces de designers contemporains. Une façon de faire le lien entre son activité d’antiquaire et la création actuelle. Un moyen aussi de montrer que la grande tradition des arts décoratifs se poursuit à notre époque. L’exposition qu’il présente aujourd’hui, décline la même idée. Autour du goût pour l’Antiquité, on trouve une vraie filiation entre des créateurs que les années séparent. Il nous en explique les raisons :

 

Pourquoi avoir choisi ce thème d’exposition ?

 

Je souhaitais montrer que ce goût de l’antique, qui a été récurrent dans l’histoire des arts décoratifs, de la Renaissance au XVIIIe siècle, est réapparu au XXe siècle et se prolonge aujourd’hui… C’est aussi une façon de faire le lien avec les années 30-40-50 que j’aime tant et de me projeter dans l’avenir.

 

Quelles en sont les grandes illustrations au XXe siècle ?

 

Le XXe siècle n’est pas seulement le siècle qui a vu naître le design, il y a eu de nombreux décorateurs qui ont continué de faire des décors dans la grande tradition française, en s’inspirant, entre autres, du mouvement néo-classique. Je pense bien sûr à André Arbus, très inspiré du style Louis XVI, mais aussi à la table Lyre de Marc du Plantier que je présente, ou aux meubles dessinés par Emilio Terry pour Jean-Michel Frank, avec des motifs typiquement « antiques » comme la grecque ou le pied sabre.


Est-ce que le goût de l’antique et le néo-classicisme sont la même chose ?

 

Le goût de l’antique englobe le néo-classicisme. Il est plus large, il ne concerne pas seulement l’antiquité gréco-romaine, il plonge aussi ses racines dans l’Egypte ancienne, comme avec Marc du Plantier et sa banquette égyptienne ou ses lampadaires Papyrus. Il puise aussi son inspiration dans une antiquité plus archaïque, comme en témoigne la sculpture d’Alberto Giacometti, très proche des bronzes sardes. Giacometti, qui a également flirté du côté de l’Egypte avec sa lampe Toutankhamon réalisée pour Jean-Michel Frank…Mais l’exemple leplus emblématique est le décorateur Robsjohn-Gibbings, qui s’est directement inspiré des scènes peintes sur les vases grecs pour créer un mobilier ad hoc, comme une reconstitution historique, une démarche similaire à celle de Théodore Reinach et sa villa Kérylos.


Ce goût de l’antique est toutefois balayé par les années 50 ?

 

Pas complètement. Piero Fornasetti a durant toute sa vie puisé son inspiration dans l’Antiquité. Ce goût a également été maintenu par la maison Jansen ou le décorateur John Dickinson. Il revient dans les années 80, avec Ricardo Bofill dans l’architecture, ou Mark Brazier-Jones et ses sièges qui reprennent des éléments décoratifs comme les ailes, les pieds griffus, la forme curule. L’histoire du goût est un éternel recommencement.

 

Et aujourd’hui ?

 

Il est toujours là par petites touches. On le retrouve, par exemple, dans les derniers meubles d’Andrea Branzi qui intègrent la reproduction de fresques romaines. Pour l’exposition, je présente des pièces de Patrick Naggar, qui s’inspire beaucoup de l’Antiquité, un lustre de Patrice Dangel, dont le vocabulaire évoque plus les sociétés primitives, et une lampe Ephèse que j’ai dessinée.


Est-ce que vous avez ce goût de l’antique ?

 

J’ai toujours aimé les choses inspirées par l’Antiquité, mais je sens un regain d’intérêt plus général, d’ailleurs le Louvre vient de présenter une exposition intitulée L’Antiquité rêvée et le musée Bourdelle expose les robes « antiques » de Madame Grès... Aujourd’hui, il y a beaucoup de courants, de tendances, le baroque côtoie le minimalisme, et je me demande si nous ne sommes pas arrivés à un moment où l’on a envie de revenir aux fondamentaux de notre civilisation, retrouver le sens de l’équilibre et un idéal de beauté.

 

En réaction au design froid et sans âme ?

 

Sans aller jusque-là, parce que le design est l’une des grandes inventions du XXe siècle, je pense que dans un monde de plus en plus scientifique et technique, où les mystères du beau, de la création et de l’âme ne sont plus au centre de nos préoccupations, nous avons besoin de ce retour aux sources.

 

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